Longtemps redoutées et peuplées de créatures fantastiques dans l’imaginaire collectif, les Alpes changent de statut au 18ᵉ siècle grâce aux avancées scientifiques et au regard nouveau porté par les naturalistes, les écrivains et les artistes. Les œuvres de Johann von Haller, scientifique et poète, ou de Jean-Jacques Rousseau diffusent à travers l’Europe l’attrait pour les paysages majestueux, bientôt explorés puis conquis sportivement. À la fin du siècle, les premières ascensions du Mont Blanc marquent la naissance de l’alpinisme, dont le 19ᵉ siècle devient l’âge d’or, tandis que l’arrivée du chemin de fer, notamment à Martigny et Vernayaz dès 1859, ouvre la vallée du Trient et l’ensemble des Alpes à une clientèle étrangère.

Ce sont les bases d’un tourisme durablement ancré dans le paysage. Londres n’est plus qu’à deux jours de train et l’industrie ferroviaire en amènera une autre, celle des «étrangers», comme l’appelle les habitants de la vallée.

Des cols aux Diligences

Avant cela, se rendre à Chamonix se méritait. «Pour découvrir le Mont Blanc depuis Martigny, les guides de voyage mentionnent deux itinéraires possibles: soit le passage par le col de Balme, long et pénible, soit celui de la Tête Noire», raconte Myriam Volorio Perriard, historienne et spécialiste de l’histoire touristique de la vallée. La traversée du col de Balme, à plus de 2200 mètres d’altitude, était réputée éprouvante mais le percement du tunnel de la Tête Noire marque un tournant décisif: il ouvre la voie à la construction d’une route carrossable. Rapidement, une auberge y est installée et devient une halte fréquentée par de nombreux voyageurs, comme l’écrivaine George Sand.

La création du tunnel de la Tête Noire marque un tournant majeur. Il a été percé entre 1827 et 1836 et a permis de faciliter le trajet entre Martigny et Chamonix. ©Comptoir de Phototypie de Neuchâtel
La création du tunnel de la Tête Noire marque un tournant majeur. Il a été percé entre 1827 et 1836 et a permis de faciliter le trajet entre Martigny et Chamonix. ©Comptoir de Phototypie de Neuchâtel

Avec l’arrivée du chemin de fer, une nouvelle voie s’ouvre par la vallée du Trient. «Petit à petit, la route des Diligences, un chemin muletier qu’empruntaient des voiturettes, se développe. Tous les passages n’étaient pas pour autant aisés et les voyageurs devaient parfois descendre des voitures, dételer les chevaux pour franchir certains passages trop étroits – il y avait des contraintes.». Aujourd’hui inscrite à l’inventaire des voies de communication historiques de la Suisse, cette route emblématique est devenue un itinéraire culturel et de randonnée qui attire toujours les touristes.

Les premiers pas d’un tourisme local

À partir du milieu du 19ᵉ siècle, le tourisme alpin devient un véritable secteur économique. Il est porté par la diffusion de guides, l’organisation progressive de l’hôtellerie et le développement d’auberges déjà présentes dans la vallée dès les années 1820, puis en forte expansion à partir des années 1860. Tout cela malgré une industrie fragile et coûteuse car, à l’époque, c’est uniquement en été qu’elle prend place. «À cette époque, les touristes en chemin pour Chamonix souhaitent se reposer. Le tourisme s’est développé comme ça, petit à petit, avec différents points ou l’on pouvait manger et boire», souligne Myriam Volorio Perriard. Les habitants de la vallée saisissent l’opportunité et deviennent, cochers, muletiers, portiers ou aubergistes.

«Le tourisme s’est développé comme ça, petit à petit, avec différents points ou l’on pouvait manger et boire.»

Myriam Volorio Perriard

Historienne

Le tourisme du bon air

Peu à peu, la vallée du Trient devient un lieu de plaisance. En chemin vers Chamonix, la destination phare pour les premiers voyageurs, les touristes se rendent compte de la beauté des lieux et s’y attardent de plus en plus. «Une mutation a lieu; d’un tourisme de transit vers Chamonix, on passe à un tourisme de villégiature où les gens s’arrêtent et passent des mois dans la vallée. On voit également le développement d’un tourisme climatérique, un tourisme du bon air.»  En effet, les touristes sont attirés par la qualité de l’air – que vantait déjà Rousseau pour ses vertus «morales» – cet aspect va favoriser l’essor du tourisme de santé et des stations thermales. À cela s’ajoute «la recherche d’une vie simple, pure, qui aurait disparue des villes et dont on a une certaine nostalgie, un attrait pour une période révolue à laquelle on est attaché», explique Myriam Volorio Perriard. Les touristes européens sont attirés par le topos d’une Suisse perçue comme épargnée par les vicissitudes de la société industrielle.

1723

Une vision fantastique des Alpes

Au début du XVIIIᵉ siècle, les montagnes restent associées à un imaginaire de peur et de fantastique, au point que certains savants évoquent des monstres et des dragons. Ces croyances disparaissent progressivement vers le milieu du siècle, sous l’effet des avancées scientifiques.

©Classic Image/Alamy
1786 - 1787

Le Mont Blanc ouvre la voie

Les premières ascensions du mont Blanc en 1786, puis en 1787, marquent la naissance de l’alpinisme et attirent de nombreux voyageurs à Chamonix.

©Well/BOT/Alamy
1867

L’essor touristique

Au milieu du 19ᵉ siècle, la route des Diligences transforme la vallée du Trient en axe carrossable entre le Trient et Chamonix, favorisant l’essor touristique et la construction de nombreux hôtels le long de son tracé. Elle est aujourd’hui classée comme voie historique.

©Notrehistoire.ch/Sandro Benedetti
1906

Une nouvelle ligne de train

Inaugurée en 1906, la ligne Martigny-Chamonix est pensée avant tout pour le tourisme. Depuis Vernayaz, son tracé audacieux devient une attraction en soi: tunnels, viaducs et passages au-dessus de précipices offrent aux voyageurs des sensations spectaculaires.

©Jullien Frères Genf, Sammlung François Jacquier

La littérature comme influence

Parallèlement, la littérature joue un rôle déterminant dans l’attrait pour les Alpes: le poème Die Alpen de Johann von Haller (1732) et La Nouvelle Héloïse de Rousseau (1761) diffusent à travers l’Europe une fascination nouvelle pour les paysages alpins.

1761

L’arrivée des touristes

L’arrivée de la ligne du Simplon à Martigny et Vernayaz est à l'origine de l'intensification du trafic dans la vallée et, par extension, de son développement touristique.

1859
©Jullien frères, Phot. Éditeurs, Genf

Les grands hôtels alpins

Inauguré en 1870, le Grand Hôtel des Gorges du Trient, le plus luxueux de la vallée, s’inscrit dans la tradition des grands hôtels alpins. Il impulse, à l’initiative de la commune de Salvan, le développement touristique de Salvan et de Finhaut.

1871
©Sammlung C. Goumand

Le déclin du tourisme

La première puis la deuxième guerre mondiale, mais aussi la crise des années 30 privent les hôtels de visiteurs. Le tourisme décline et de nombreux hôtels sont utilisés pour l’accueil des internés de guerre. En 1916, 300 prisonniers de guerre français sont accueillis à Finhaut.

1914 - 1918

Période prospère

L’âge d’or du tourisme, de la fin du 19ᵉ au début du 20ᵉ siècle, transforme les communes: les hôtels, les restaurants et les chalets essaiment. «À partir de 1860, on construit des hôtels, en lien avec l’aménagement de la route des Diligences», explique Sandro Benedetti, géographe. En 1906, la liaison ferroviaire Martigny-Chamonix est inaugurée, avec comme élément emblématique, la gare de Châtelard. Le Grand Hôtel des Gorges du Trient à Vernayaz incarne cette période prospère, valorisant notamment l’accès aux gorges voisines.

Gorges du Trient à Vernayaz ©Carsten Reisinger/Alamy
Gorges du Trient à Vernayaz ©Carsten Reisinger/Alamy

Les bouleversements du 20ᵉ siècle

La crise économique des années 30 et la première, puis la deuxième guerre mondiale porteront un coup fatal au développement de l’hôtellerie avec une fréquentation en baisse et la transformation progressive des hôtels. Pendant les guerres, les hôtels sont utilisés pour loger les internés – des prisonniers étrangers, militaires ou civils. Par la suite, ils serviront également de préventorium ou sanatorium pour soigner la tuberculose. «Aux Granges, à Salvan, le Grand Hôtel a été aménagé en préventorium et aujourd’hui c’est un foyer pour adolescents», explique Sandro Benedetti. De nombreux établissements fermeront dans les années 50-60. «Tout était fait pour le tourisme estival, il n’y avait pas forcément de chauffage et les établissements n’étaient donc pas adaptés au tourisme d’hiver.»

La cascade de la Pissevache près de Vernayaz dans la vallée du Rhône constitue une attraction majeure pour les touristes (années 1930). ©Jean Du Bois
La cascade de la Pissevache près de Vernayaz dans la vallée du Rhône constitue une attraction majeure pour les touristes (années 1930). ©Jean Du Bois

Gorges, cascades et sommets

Les «mondanités», comme les bals, les conférences ou encore les soirées artistiques organisées par «la colonie anglaise» – comme on l’appelle à Finhaut – occupaient les villégiateurs «qui s’installaient pour plusieurs mois et venaient avec leur personnel et leur famille», explique Myriam Volorio Perriard. Mais c’est la visite de sites naturels qui intéresse le plus les touristes. Outre l’attrait pour les sommets et les randonnées, la cascade de la Pissevache attire particulièrement les étrangers. L’imposante chute d’eau impressionne également les artistes, qui l’immortalisent et lui confèrent une reconnaissance internationale. Les gorges du Trient, encore aujourd’hui traversées par une promenade qui débouche sur une vue de la Pissevache en contrebas, étaient considérées comme une curiosité naturelle impressionnante, une «merveille» romantique. En 1779 déjà, après les avoir parcourues, Goethe écrivait: «Nous sommes enfin parvenus devant la cascade, qui mérite bien sa renommée.»

La vallée du Trient, labelisée

Les régions disposant d’un patrimoine naturel, paysager ou culturel exceptionnel peuvent, avec le soutien de la Confédération, obtenir le statut de parc d’importance nationale. Cette reconnaissance repose sur l’engagement conjoint de la population, des communes et du canton, et vise à valoriser des territoires ruraux habités tout en encourageant un développement économique et touristique durable. Le Parc naturel régional de la vallée du Trient fêtera la réception de ce label le 2 mai prochain. Ces dernières années, le territoire a connu une forte augmentation du tourisme. «Le tourisme s’est beaucoup développé durant le COVID. C’est principalement une population excursionniste, qui arrive le matin et repart le soir», explique Héline Premand, cheffe de projet. Dans ce contexte, l’obtention du label apparaît comme un outil pour accompagner cette évolution: «Le projet du parc arrivait au bon moment. C’est un levier pour mieux gérer ce tourisme et pour qu’il soit le plus durable possible.» L’objectif n’est pas d’accroître la fréquentation, mais d’en améliorer la qualité: «On n’essaie pas de faire plus, mais mieux.»